PETITE HISTOIRE DU PAPIER ET
DES PAPETIERS D’AUVERGNE

 

 

par Nicole BIENVENU

 

Cercle Généalogique et Héraldique d'Auvergne et du Velay

 

 

Cet article a été publié dans le numéro de février 2005 de "A moi Auvergne !", revue du Cercle Généalogique et Héraldique d'Auvergne et du Velay. Compte tenu des origines des Ossedat/Aussedat qui furent successivement compagnons papetiers dans la région d'Ambert en Livradois puis à Rochetaillée en Forez et à Davezieux en Ardèche, avant de devenir maîtres papetiers et industriels en Savoie, il m'a semblé intéressant de reproduire ici cet article avec l'aimable autorisation de son auteur. On y retrouvera des noms de lieux et de familles papetières qui apparaissent dans le livre de François Paturle "Les Aussedat papetiers depuis le XVIIème siècle"



Alain Aussedat, juin 2008

 

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SOMMAIRE

 

I.     Mes ancêtres papetiers d'Auvergne

II.    Histoire du papier

III.   La fabrication du papier à l'ancienne

IV.   Les moulins à papier de la région d'Ambert

V.    Histoire succincte des papetiers du Livradois

VI.   La vie du papetier

VII.  Les moulins à papier qui tournent encore en France

VIII. Conclusion

IX.   Bibliographie

 

 

 

I. Mes ancêtres papetiers d’Auvergne.

 

  C’est à ma grand-mère paternelle que je dois mon intérêt pour nos ancêtres. Ayant vécu plus de 90 ans, elle me parlait de son enfance, de sa famille, et commentait des photos anciennes. Ses récits m’ont incitée à en savoir plus sur les hommes et les femmes qui nous avaient précédés. Elle évoquait ses grands-parents paternels, auprès desquels elle avait vécu une année à Issoire, leur maison au bord de la Couze, son grand-père tisserand à l’ouvrage dès l’aube. Elle avait peu connu ses grands-parents maternels, tailleurs d’habits à Marsac, mais disait fièrement de sa grand-mère : « C’était une Jarsaillon ». Mes recherches m’ont appris que Marie-Magdeleine Jarsaillon, née en 1820 au moulin du Prélat à Chaumont-le-Bourg, était issue d’une famille de papetiers en activité jusqu’au milieu du 19e siècle. En remontant les générations, j’ai pris conscience des multiples alliances entre ces familles. Puis une autre branche papetière est apparue dans l’ascendance de Pierre Compte, l’époux de Marie-Magdeleine Jarsaillon. Mes ancêtres papetiers ont pour noms Jarsaillon, Sauvade, Grivel, Vimal, Clouvet, Begon, Chapon, Malmenaide, Bourg, Baro, Cailhot, Beuf, Dupuy, Rolhion, certains apparaissant dans plusieurs branches. Laurence Froment, grande chercheuse dans ce domaine, m’a beaucoup aidée. Je l’en remercie, ainsi que Michel Boy et Jean-Louis Boithias, qui m’ont autorisée à utiliser des documents extraits de leurs ouvrages.

 

Le dernier couple exerçant ce métier a terminé sa vie au moulin de la Grandrive sous le Second Empire. Benoît Jarsaillon né en 1777 avait épousé en premières noces Marie Gourbeyre, cousine au 4e degré par les Chapon, morte en couches à la naissance de leur troisième fille. Remarié en 1808 avec Marie Boithias, fille d’un tisserand du bourg de Marsac, cousine au 4e degré par les Garait, celle-ci deviendra papetière et le secondera. De cette union sont nés sept garçons et trois filles, seuls Marie-Magdeleine et Benoît-Joseph se sont mariés et ont une descendance. Après avoir exploité le moulin du Prélat jusqu’au milieu du 19e siècle, Benoît et sa femme prirent à ferme avec plusieurs de leurs fils la propriété de la Grandrive.

 

C’est là qu’ils sont morts, Benoît à 79 ans, son épouse à 81 ans. Les frères de Benoît étaient papetiers à Chadernolles ou cultivateurs. L’un d’eux, Jacques, après avoir été papetier, a créé une féculerie à Marsac. Ce rameau de féculiers s’est éteint avec le capitaine Marcel Jarsaillon, mort en 1917 près du Chemin des Dames.

 

J’ai souhaité connaître la vie de ces ancêtres, rythmée du premier au dernier jour par le bruit lancinant des maillets, les lieux où ils ont vécu, leurs coutumes, leurs soucis, leurs aspirations, leurs réussites, les causes de leur disparition. J’ai d'abord visité le moulin Richard-de-Bas, proche d’Ambert, seul moulin fabriquant encore le papier de chiffon dans la région, puis d’autres disséminés dans la France entière. J’ai recherché les moulins où vécurent mes ancêtres, certains ayant encore fière allure, d’autres à l’abandon ; je me suis documentée sur les origines du papier et l’histoire des papetiers. Je vais essayer de vous conter cette histoire, qui débuta en Chine il y a bien longtemps. Cet article n’est qu’un survol rapide du sujet, et je recommande aux lecteurs qui souhaitent en savoir plus « l’Histoire de la papeterie livradoise » de Michel Boy parue en 1995, numéro hors-série n°27 des Chroniques Historiques du Livradois-Forez, publié par le GRAHLF.

 

 

 

          Le moulin de la Grandrive (entre Grandrif et Marsac)


 

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II. Histoire du papier
 
 
L’origine.

 

Le papier constitue de nos jours le principal support de l’écriture, mais bien d’autres furent utilisés depuis l’Antiquité : tablettes d’argile, papyrus, planchettes enduites de cire, et plus près de nous parchemin et vélin, qui firent la prospérité des tanneurs avant que l’invention de l’imprimerie ne les ruine. Le papier a finalement supplanté tous les autres supports grâce à ses qualités.

 

Son invention est attribuée aux Chinois. Mandarin de l’empereur Ho-ti, Tsaï-Lun en aurait mis au point la fabrication vers 105 après J.C. Cependant, les recherches historiques ont montré que les premiers essais de fabrication du papier sont  antérieurs  de 2 ou 3 siècles.

 

La matière première, soie, tissu, bambou ou écorce de mûrier, était travaillée dans un mortier avec un pilon. Ce travail long et fatigant était exécuté par des fonctionnaires du régime impérial. Seize gravures conservées à la Bibliothèque Nationale montrent les étapes de la fabrication du papier en Chine à partir du bambou. Le procédé s’apparente à celui utilisé par nos ancêtres  auvergnats, mis à part le pilage à la main et le séchage obtenu en étalant les feuilles sur des parois de briques chauffées au soleil. Le nom chinois du papier « tche » rappelle qu’il comportait de la soie.

 

Le cheminement du papier vers l’Occident

De Chine, le papier est passé en Corée, puis au Japon, où l’on employait l’écorce de mûrier. Le premier code de fabrication vient du Japon (en 703 de notre ère). Les techniques ont évolué (introduction de substances toxiques qui protègent le papier des insectes et des parasites, de colle qui améliore l’écriture). La matière première a changé au cours des siècles, les Japonais utilisant le gampi (plante non cultivée) dès le 9e siècle, les Chinois passant au bambou  puis à la paille de riz.

Répandu en Extrême-Orient au milieu du 8e siècle, le papier a suivi la Route de la Soie vers l’Occident et a mis plusieurs siècles pour nous parvenir. Une légende rapporte qu’en 751, après la bataille de Samarkand opposant les Chinois aux Musulmans, des papetiers chinois prisonniers auraient appris aux Arabes leurs secrets de fabrication. Apparu dès la fin du 8e siècle à Bagdad, Damas et Tripoli, le papier est fait de cordages usagés, de coton à Damas, de chanvre pur à Chiraz. Au 10e siècle au Caire apparaît une rue des Papetiers avec un caravansérail. Au siècle suivant un écrivain arabe rédige un traité de la fabrication du papier. Au début du 12e siècle, le papier arrive à Byzance.

Entre 1184 et 1213, il semble qu’il y ait déjà de nombreux moulins à Fez et Ceuta. C’est l’occupation maure en Espagne et en Sicile qui amène la création des premiers centres papetiers en Occident. A partir de 1085, la Reconquista refoule les Maures, confinés dans le royaume de Grenade vers 1242, puis chassés de la péninsule en 1492. Des papetiers juifs les remplacent du 11e au 14e siècle. A Jativa près de Valence, des moulins à maillets fonctionnent dès 1151. Pierre le Vénérable (1092-1156), abbé de Cluny allant en pèlerinage à St Jacques de Compostelle, découvre des livres écrits sur papier, et en attribue la fabrication aux Juifs. Avant cette époque en Europe, on écrivait sur des peaux de mouton, de veau ou sur du vélin (veau ou agneau mort-né), d’où l’importance des tanneurs et des parcheminiers qui fournissaient la matière première.

En Italie, les moulins de Gênes semblent les plus anciens. Les vieux cordages de bateaux ramassés sur le port servaient à confectionner la pâte, le papier obtenu était ensuite transporté par bateaux. En 1276, les moulins de Fabriano, dans les Marches d’Ancône, commencent à produire le « papier de chiffe ». Fait avec une pâte bien battue et collé à la gélatine, il est de meilleure qualité et apte à la conservation. Du papier venant d’Italie sera utilisé à Paris lors du procès des Templiers au début du 14e siècle, par les notaires du Puy un peu plus tard, et pour rédiger en 1403 le terrier des cens dus au seigneur de Vertamy dans la vallée de l’Ance. De nouveaux moulins sont créés à Bologne et Padoue. C’est aux papetiers italiens qu’on doit des avancées notables, comme le perfectionnement de la batterie et l’invention des maillets ferrés et cloutés qui accélèrent la trituration des chiffons.

 

La longue route du papier vers l’Occident

(1)Chine (2)Samarkand (3)Bagdad (4)Damas (5)Le Caire (6)Fez (7)Espagne maure

 
Le papier se répand en Occident

Apparus en 1320 dans les archevêchés de Cologne et Mayence, dès 1350 en Savoie, puis en Souabe et à Nuremberg, les moulins s’implantent en Allemagne, en Suisse et aux Pays-Bas au cours des 14e et 15e siècles ;  au 16e siècle en Angleterre, Moravie, Hongrie, Suède. Au 17e siècle ils apparaissent au Danemark et en Norvège, puis en Russie au début du 18e siècle.

 

En France, les premiers centres apparaissent au 14e siècle, favorisés par les foires : à Troyes, près de Paris (Essonnes, St-Cloud), en Beaujolais et dans le Comtat Venaissin.

 

En Auvergne, trois centres sont créés : à Chamalières vers 1402, à Thiers, enfin à Ambert où, selon Michel Boy, les moulins à papier ont dû commencer à tourner vers 1450. Poussés par le développement de l’imprimerie, des parcheminiers de Valeyre, les Berthonnet, Ribbe, Faure et Perrier, deviennent papetiers entre 1450 et 1520.

 

A Toulouse, dès 1419, des moulins fonctionnent avec des ouvriers italiens. Au cours du 15e siècle, ils apparaissent en Dauphiné et dans les Vosges ; au début du 16e siècle, ils gagnent la région d’Angoulême, puis celle d’Amiens et l’ouest. Au 17e siècle ils s’implantent en Vivarais. Le 18e siècle voit leur apparition à Montargis.

 

En Europe, les plus anciens documents sur papier connus sont conservés au British Museum, ils datent des 2e et 3e siècles de notre ère. Le plus ancien document sur papier de coton conservé aux Archives Nationales à Paris est un registre des recettes et dépenses d’Alphonse de Poitiers, frère de Saint-Louis, pour la période 1243-1248. Il a été exposé en 2004 à l’Hôtel de Rohan, sans mention de son origine. Le papier était alors utilisé pour les registres de greffe ou les missives (lettre de 1270 du Sire de Joinville à Louis IX), le parchemin étant réservé aux actes publics.

 

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III. La fabrication du papier à l’ancienne.

 

  Avant la mécanisation, le papier était fabriqué feuille par feuille à partir de chiffons. Les étapes de la fabrication ont été décrites dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, parue de 1751 à 1772 (l’essentiel du papier utilisé pour cet ouvrage prestigieux provenait de moulins auvergnats, surtout de la région d’Ambert).

 

Pour obtenir un bon papier, il fallait essentiellement une eau pure et des linges usagés de bonne qualité (lin, chanvre, coton). Les moulins étaient construits au bord de ruisseaux dont l’eau faisait tourner la roue et servait aussi à la fabrication de la pâte.

 

La collecte des chiffons. Les vieux chiffons (pelhes, pattes ou drapeaux), collectés le plus souvent dans les villages avoisinants, pouvaient aussi venir de régions plus lointaines, comme le Lyonnais ou le Beaujolais. Une cuve nécessitait 25 à 30 tonnes de chiffons par an. Nommés le plus souvent marchands-pattiers ou drapeliers,  marchands de vieux drapeaux, (pattaires ou pelharots en auvergnat), les chiffonniers approvisionnaient les moulins. Ils exerçaient le métier de père en fils, échangeant de la petite mercerie locale (aiguilles, épingles) contre des chiffons. Dans le Livradois, beaucoup étaient originaires des villages de Grandrif, St-Just, Baffie, Bertignat, Job, Vertolaye, Thiolières, Grandval.

 

Le traitement préalable des chiffons. Les femmes, vêtues d’un sarrau pour se protéger de la poussière, se servaient d’un couteau (dilidou) pour ôter les boutons, les agrafes, les boucles, les baleines, ouvrir les coutures. Puis venait le tri en fonction du type de papier souhaité, généralement en trois catégories : fin, moyen et bulle, puis le rebut (servant à faire du carton, du papier d’emballage, ou fumer le jardin). Les chiffons de Bourgogne, de bonne qualité, n’entraînaient que le sixième de perte, celle-ci pouvant atteindre le tiers pour les autres provenances.

Cette opération était suivie du pourrissage, effectué dans les cuves de granit du purissou (pièce voûtée du rez-de-chaussée). Il nécessitait un arrosage régulier des chiffons pendant une à douze semaines, de sa durée dépendait la qualité du papier. Le gouverneur en assurait la bonne marche. Puis, à l’aide d’une lame de faux fixée sur un socle, un ouvrier découpait les chiffons en petits morceaux de la taille de la main (les petas), constituant la coupade.

 

                              La pile à maillets (Encyclopédie)

 

 

L’élaboration de la pâte dans la pile à maillets.

Transportée au moulin dans des seaux de bois (pileyes) contenant 8 kg de chiffes, la coupade additionnée d’eau était versée dans une pile et soumise au pilonnage des maillets plus ou moins ferrés qui la transformaient en pâte. Ceux-ci étaient actionnés par un arbre à cames (chapèbre) mû par la roue du moulin. Sous le contrôle du gouverneur, elle passait de pile en pile et subissait divers traitements qui duraient de 24 à 36 heures. Puis le gouverneur puisait la pâte dans la pile à fleurer proche de la cuve, et à l’aide d’un grand baquet ovale en bois (bacholle) la portait à la cuve à ouvrer pour le travail du lendemain.

 

La fabrication de la feuille. La pâte chauffée à feu doux dans la cuve à ouvrer, commençait ensuite la fabrication de la feuille par deux ouvriers, l’ouvreur et le coucheur, travaillant avec deux formes et une couverte. La forme était constituée d’un châssis rectangulaire de chêne ou de châtaigner portant une sorte de tamis de fils de laiton sur lequel était cousu le filigrane. Le châssis reposait sur des baguettes de bois parallèles au petit côté. La couverte, cadre s’adaptant à la forme, retenait la pâte.

 

L’ouvreur plongeait la forme et sa couverte dans la cuve pour y puiser la pâte, les sortait en secouant légèrement pour permettre aux fibres de cellulose de s’enchevêtrer. Il passait la forme au coucheur en retirant la couverte. Le coucheur laissait égoutter, retournait la feuille sur le feutre et posait la forme vide sur le côté. Puis il posait le feutre suivant. La cadence était de sept à huit feuilles à la minute pour un format moyen. La fabrication journalière ne devait pas dépasser vingt porses (une porse fait cent feuilles). La pâte perdant de la consistance, il fallait en remettre dans la cuve au bout d’une heure ou deux, et la maintenir homogène à l’aide du redable (longue pelle de bois).

 

Lorsqu’une porse était terminée, tous les bras valides étaient requis pour le pressage qui devait éliminer 80% de l’eau. La presse à vis actionnée à l’aide d’un cabestan et d’une corde nécessitait une grande force physique.

 

Le leveur et son apprenti procédaient au levage des feuilles et les empilaient par cent sur une planche. Cette étape demandait beaucoup de soin et de doigté, les feuilles humides étant très fragiles.

 

 

                                             La cuve à ouvrer (Encyclopédie)

 

 

L’étendage et le finissage. Un ouvrier transportait les feuilles aux étendoirs (grandes pièces bien ventilées situées en haut du bâtiment) et les suspendait une à une sur des cordes à l’aide d’un ferlet (outil en forme de T). Le séchage durait de 1 à 3 jours. Des enfants étaient employés à la surveillance, ils éloignaient les oiseaux dont le vol risquait d’anéantir le travail de plusieurs jours. Une fois sèches, les feuilles pouvaient subir un mouillage et un deuxième séchage.

 

                                        La salle d’Étendage (Encyclopédie)

 

L’encollage. Une journée par mois y était consacrée. On fabriquait la colle dans une buanderie dans des chaudières de cuivre. On  faisait chauffer sans bouillir une dizaine d’heures un mélange d’eau et de déchets de moutons et de chevreaux, rebuts des tanneurs et des chamoiseurs. On ôtait les cartilages, puis le bouillon était filtré dans une « poissonnière », feutre ou étamine de laine. La colle recueillie était versée dans le mouilladou et additionnée d’alun pour le glaçage.

 

Le saleran prenait les feuilles par blocs de cinq ou six, les écartait et les immergeait pour que la colle pénètre. Les feuilles encollées étaient égouttées et entassées, pressées toutes les deux ou trois rames sous une petite presse, puis étendues, en prenant soin de ne pas enlever la couche gélatineuse qui donnait à la feuille sèche sa solidité et son fini. La phase d’encollage a été intégrée à la préparation de la pâte, effectuée à froid dans la pile à fleurer avec de l’amidon et des émulsions de résine de pin traitées à la soude, additionné ou non d’ « azur » pour le blanchiment.

 

                                              La salle de collage (Encyclopédie)

 

La finition. Les feuilles redescendues au « lichadou » subissaient un dernier apprêt, puis l’ouvrière procédait à un nouveau tri, examinait les feuilles conservées, les lissait avec l’ongle ou un grattoir. Il fallait parfois un marteau pour lisser ou des « martinets » mus par la roue du moulin. Enfin la feuille était laminée puis ébarbée.

 

Le papier était ensuite mis en mains de 25, puis en rames de 500 feuilles et pressé par 5 rames empilées et séparées par une planchette. On le pesait avec une balance romaine , le papier étant vendu au poids et non à la rame. Les rames enveloppées dans des feuilles blanches puis du papier trasse gris ou brique (les maculatures) étaient liées, et remises sous la presse à main avant l’expédition.

 

Le transport. Il coûtait cher, ce qui augmentait le prix du papier. Les routes n’existant pas, les colis voyageaient à dos de mulets. Pour les acheminer jusqu’à Thiers, le prix était deux fois moindre que pour atteindre Lyon, dont les imprimeurs formaient une importante clientèle. De Thiers, il était conditionné en gros ballots et acheminé par eau depuis le port de Puy-Guillaume jusqu’à Nantes ou Paris.

 

                    Voies Commerciales du papier ambertois (XVIIème siècle)

                        (1) ramassage de chiffons, (2, 3) livraisons de papier

 

La fabrication de la forme. Le formaire était chargé de fabriquer les formes composés de deux parties : le châssis ou forme proprement dite et la couverte. Il devait avoir un niveau d’instruction supérieur aux autres (il calculait les dimensions en prévoyant le retrait du papier, différent suivant la qualité du papier). La fabrication d’une forme nécessitait 6 à 8 jours de travail, chaque moulin possédant au moins dix formes. Soumises à un milieu corrosif, les formes devaient souvent être réparées et duraient de 8 à 10 ans. Le châssis en bois de chêne ou de châtaigner était assemblé par des chevilles de bois ou des clous de laiton, les angles renforcés par des équerres de laiton. On tissait sur le châssis un tamis de fils fins en laiton : les vergeures très rapprochées, parallèles au grand côté, et les chaînettes plus espacées, parallèles au petit côté. Le châssis reposait sur des baguettes de bois, les pontuseaux. La couverte recouvrait le tamis et servait à retenir la pâte. On utilisait une seule couverte pour deux formes.

 

Le filigrane. Constitué d’un fil de laiton cousu sur le tamis, il était la marque du papetier. Apparu en 1282 sur un papier italien, il est bien plus tardif en France : en 1548, sous le règne de François 1er, un édit a interdit de fabriquer et de vendre du papier n’ayant pas les dimensions prescrites. Le filigrane servait de contrôle, il comportait le nom du papetier ou ses initiales, le type et le format du papier. Il pouvait aussi indiquer sa provenance : Auvergne. Il apparaît lorsqu’on regarde la feuille en transparence, le papier étant plus mince à cet endroit.

 

Les formats de papier à la feuille. Ils étaient caractérisés par les dimensions des feuilles et leur densité. Il en existait une vingtaine utilisés traditionnellement, qui portaient des noms curieux, tels que : grand aigle, grand colombier, grand Jésus, grande et petite fleur de lys, Joseph, grand et petit raisin, couronne, cloche.       

 

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IV. Les moulins à papier de la région d'Ambert

 

Situation géographique.

 

Les moulins du Livradois se sont implantés sur trois ruisseaux autour d’Ambert : le premier arrose la Forie, le second Valeyre, le troisième Grandrif et Chadernolles.

Ils se trouvent sur les communes d’Ambert, Marsac, Job, Grandrif, St-Martin des Olmes, Valcivières et Chaumont-le-Bourg.

 

 

       Carte des trois vallÉes du papier de la rÉgion d’Ambert

                                     (d’après Jean-Louis Boithias)

 

 

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V. Histoire succincte des papetiers du Livradois

 

  Les premières familles papetières : elles se nomment Ribbe, Richard, Ducros, Galhard, Poyet, Boysson, Berthonnet, Faure, Perrier, Reyrolle, et sont connues dans la région dès le début du 15e siècle, quelquefois bien avant. Certaines sont à l’origine de dynasties marchandes : les Richard, Boysson, Reyrolle alias Aussedat, entre autres (* voir note en fin d'article). Un rôle de taille mentionne déjà en 1350 Estienne du Poyet au Poyet-Valentin, Pierre Faure à St-Martin, Jean Grivel au Mas-Bertinent (aujourd’hui Grivel), des Joubert au Barry, ancêtres probables des premiers papetiers. Une transaction de 1424 cite des Richard au Barry, Berthonnet à Valeyre, Boysson, Faure à St-Martin, Rolhon, Marchevat, Dandrieux, Beguon, Voldoire, Gorbeyre, Artauld

 

La région d’Ambert est riche en moulins divers : fariniers, drapiers, à chanvre, à parchemin. Les premières mentions de permis de construire des moulins à papier ou de moulins récemment édifiés apparaissent vers 1463-1464 dans le terrier latin d’Ambert reçu par Me Chamborne. A cette même époque, Jacques d’Allègre délivre des autorisations de construire des moulins « à l’exception de moulins papetiers ». Le terrier ambertois de 1497-1502 recense une dizaine de moulins à papier. Le marché lyonnais attire de nombreuses productions livradoises, et les papetiers ambertois vont rapidement commercer avec marchands et imprimeurs lyonnais. En témoigne le minutier lyonnais de Maître Cozon qui permet de localiser une trentaine de papetiers des Trois Vallées commerçant avec des marchands lyonnais à la fin du 16ème siècle.

 

Le nombre des moulins va croître et atteindre la cinquantaine vers 1670. Certains papetiers ont déjà quitté la région, chassés par les guerres de religion. Les uns se sont fixés à Thiers, d’autres dans le Beaujolais, le Forez, le Vivarais ou l’Angoumois. Malgré l’éloignement, ces familles garderont le contact avec leur région d’origine par des mariages et des migrations. Au 18e siècle des papetiers gagnent la Savoie, tel Georges Lebon, marchand papetier d’Ambert, qui épouse en 1737 la fille de Louis Caprony, papetier de la Serraz (le Bourget du Lac), tandis qu’un Montgolfier et son filleul Augustin Aussedat venus d’Annonay rachètent en 1779 la papeterie de la Serraz et celle de Leysse. Des Jarsaillon originaires d’Ambert ont suivi le même chemin. Passant par le Vivarais, ils se sont établis en Savoie, exerçant encore leur métier au début du 20e siècle. Louis Matussière, scieur auvergnat de Domène en Isère, fonde en 1886 avec son beau-frère Forest la Papeterie du Mont-Cenis qui, devenue Papeterie de Modane en 1932, s’arrêtera en 1993.

Les aléas de la production.

Dans le courant du 18e siècle, la profession connaît des hauts et des bas. Dès 1733, Amable Vimal, papetier du Champ de Clure, Claude Begon et Jean Artaud, tous trois gardes-jurés, dénoncent les droits excessifs sur les « drapeaux » et vieux linges venus de Bourgogne. La crise de 1740-1742 causée par une flambée du prix des chiffons de Bourgogne entraîne l’arrêt de plusieurs moulins. En 1745, Benoît Vimal, fils d’Amable, introduit une requête auprès de l’intendant dans laquelle il signale que « les matières ont augmenté du tiers, la nourriture de moitié, et les papiers ont diminué en proportion ». Après une reprise en 1749, les charges importantes entraînent une nouvelle crise en 1753, aggravée vers 1760. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert réalisée de 1751 à 1772 nécessite une grande quantité de papier de qualité (carré au raisin de 54 x 42 cm), pour l’essentiel auvergnat, provenant de Thiers et d’une douzaine de moulins du Livradois.

 

 

                                     Exemples de filigranes de l’Encyclopédie

 

 

 Jean et Damien Tamizier de La Forie, Thomas II Dupuy de La Grandrive, et Claude Richard du Prat fourniront les belles feuilles de « Grand Jésus » ( 70 x 52 cm ) pour l’impression des grandes planches. Y participent aussi les Nourrisson de Thamiat, les Vimal de la Boissonnie, les Tamizier du Bouis, les Sauvade, Begon, Lebon, Coerchon. En 1769, le subdélégué Teyras de Grandval écrit à l’intendant : « les papiers d’Ambert sont supérieurs à ceux que l’on fabriquait anciennement et à ceux d’Angoulesme et de Limoges ». Seuls les papiers d’Annonay peuvent rivaliser avec eux, mais coûtent beaucoup plus cher. Rappelons que ce sont des Johannot venus du Livradois en 1634 qui transformèrent un moulin farinier en moulin papetier à Faya près d’Annonay, suivis par des Chelles (passés par le Forez puis le Beaujolais) et des Montgolfier (d’abord établis dans le Beaujolais) qui créèrent la papeterie de Vidalon à Davezieux, près d’Annonay. De nombreux compagnons ambertois y seront employés.

 

Le redressement est entravé par l’arrêt de 1771 qui, en imposant des droits considérables sur le papier, porte un coup mortel aux fabriques. En 1776 les fabriques se relèvent, 100 roues tournent dans le Livradois, 189 dans toute la province. La production s’accroît, près de 45% étant contrôlée par cinq papetiers : Pierre Gourbeyre, Thomas Dupuy, Antoine Sauvade, Jean Tamizier, et Thomas Richard, 37 petits fabricants se partagent le reste.

 

                 Bénéfice des papetiers du Livradois au 18ème siecle

                     en % du prix de revient (petits et grands formats)

 

Grèves, manifestations ouvrières (comme au Prat en 1783) et chômage entraînent le départ des ouvriers vers le Velay, le Forez, le Beaujolais, le Vivarais, etc… Les Artaud quittent Ambert, des Filhat, Berthonnet, Peghon, Béraud, travaillent à Vidalon, où Jean-Joseph Micolon finira sa vie, laissant la Vernadelle à son frère Claude.

 

 

                             Papeterie de Langlee (Gravure ancienne)

 

 

La mécanisation.

L’introduction en France de la pile hollandaise, qui remplace les piles à maillets, utilisée pour la première fois à Langlée près de Montargis en 1740, a pour conséquence une réduction de la main-d’œuvre et du temps de fabrication. En 1788, Ambert travaille moins que Thiers. Le refus de moderniser les installations et d’innover va entraîner la chute. En 1795 l’invention par Louis-Nicolas Robert d’une machine à faire le papier d’une très grande étendue pour la fabrication des assignats, brevetée en 1799, entraîne le déclin du papier de chiffon bien trop cher. A cette époque, Simon Jarsaillon, papetier au Prélat devant payer patente pour l’An VIII observe qu’il est père de neuf enfants, que sa fabrique n’est que d’une livre, que le manque d’eau et la stagnation du commerce la font chômer la plus grande partie de l’année. Les autres fabricants connaissent les mêmes difficultés.

 

Après la Révolution de 1830, les machines et le blanchissage au chlorure de chaux puis l’apparition de la pâte cellulosique (utilisant la paille vers 1850, puis le bois, après des essais de végétaux variés), portent un coup mortel aux fabriques d’Ambert. Le transport par rail étant bien moins cher, l’arrivée tardive du chemin de fer à Ambert (en 1885) contribue aussi à leur déclin.

 

Dans la seconde moitié du 19e siècle, quelques tentatives de modernisation seront plus ou moins fructueuses. L’abbé Grivel  fait installer en 1850 au moulin de l’Hort à la Vernadelle une « machine » inaugurée en grande pompe, qui ne marchera jamais. Le moulin de la Vigne, affermé par la veuve de Thomas Dupuy au vicomte de Sedaiges, est modernisé avec une machine en continu et un séchage à la vapeur. Le moulin de Valeyre transformé par Jean Sauvade-Pacros produira du papier d’emballage.

 

La disparition des papeteries.

De 1840 à 1880, plus de 20 fabriques cessent de produire : celles de Valcivières et de la Boule, la Boissonnie, la Dame, Escalon, Barrot, la Grandrive, Thamiat, le Suchet. Beaucoup de fabriques sont remplacées par des féculeries, des fabriques de tresses et lacets (les Maitz à La Forie, la Boule, Escalon, le Petit-Vimal). Quant à la Grandrive, elle devient tour à tour une chocolaterie puis une féculerie.

 

En 1886, la Chambre de Commerce ne cite plus pour l’arrondissement que deux papeteries mécaniques : le moulin de la Vigne qui produit du papier d’emballage et celui de Valeyre où Jean Sauvade fabrique du papier‑feutre. A la Forie, la famille Joubert et les Bonnefoy-Joubert continuent à produire, les uns des papiers d’emballage, les autres des papiers pour les dossiers ministériels. En 1904, l’almanach du commerce les mentionne, les Bonnefoy-Joubert fabriquant alors des papiers-filtres, tandis qu’à Marsac une dernière papeterie à la mécanique, la Vigne, propriété de Messieurs Costes et Ledieu, a son siège social à Ambert. 

En 1914, l’implantation sur la Dore des papeteries de Giroux, équipées d’une centrale électrique et desservies par la voie ferrée, signe la mort prochaine des anciennes papeteries de la Vigne, Valeyre et La Forie. Celles-ci disparaîtront dans les années 30 avec Claude Chantelauze de Richard, à la Vigne et Longechaud, ou dans les années 40 avec Auguste Favier à Laga.

 

L’Association de la Feuille Blanche, créée en 1941, a permis de conserver la mémoire des papetiers et de leur labeur en restaurant le moulin Richard-de-Bas pour le faire tourner, mais aussi en faire un musée.

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VI. La vie du papetier

 

De l’humble moulin à la grande propriété.

 

Il y a une grande disparité entre le petit papetier qui possède un moulin ou l’afferme pour le compte d’un gros propriétaire et les quelques familles papetières qui, outre de nombreux moulins, possèdent des terres et des biens importants. Le premier fait vivre péniblement sa famille, a souvent des difficultés pour payer ses ouvriers, pour entretenir le moulin et faire face aux dépenses, il risque à tout moment la faillite et s’apparente plutôt à un artisan.

 

Dans la seconde catégorie on trouve les Grivel, les Dupuy, les Gourbeyre. L’inventaire dressé en 1682 par Martin Grivel en vue d’un partage entre ses deux fils donne l’étendue de ses possessions : une maison de huit pièces, étables, grange, maisonnette et jardin à Grivel, une maison à Ambert, plusieurs métairies, deux moulins papetiers à la Combe, plusieurs autres à Henry et Longechaud, des prés et terres sur Ambert et St-Martin des Olmes, des droits dus à la seigneurie de Chalmazel. A tout cela il faut ajouter un stock important de marchandises (papiers, draperies, etc …), meubles, tableaux, tapisseries, vaisselle d’étain, couverts d’argent, et de nombreuses créances. Le tout devait valoir au moins cent mille livres. A cause de cette fortune, les papetiers de Chadernolles soupçonnaient le « vieux Grivel » de vouloir acheter au seigneur de la Roue les eaux de Fayevie qui alimentaient leurs moulins, ce qui aurait entraîné leur ruine. Quelques-uns achetaient des charges, des terres dont ils devenaient seigneurs, mariaient leurs enfants à des notables et fournissaient des prêtres et des religieuses à chaque génération. D’autres furent anoblis pour services rendus, tels les frères Montgolfier.

 

Entre ces deux extrêmes, se situent les Richard du Prat, Vimal de la Boissonnie ou du Champ, Sauvade, Micolon qui, outre quelques roues papetières, exploitent un moulin à blé et possèdent une ou plusieurs métairies.

 

Les règlements de la profession.

Dès 1567, les juges et consuls de la ville de Thiers fixent les caractéristiques des différents papiers fabriqués sur les bords de la Durolle. Ce règlement sera repris par un arrêt royal de 1582. Un siècle plus tard, l’Arrêt du Conseil du Roi du 21 juillet 1671 fixe tous les aspects de la profession en seize articles. Repris en Auvergne par une ordonnance de 1688, il oblige les maîtres-papetiers à faire mettre sur chaque forme de leurs papiers et sur l’ensemble de chaque rame les premières lettres de leurs noms et surnoms pour connaître leur origine. En 1739, un règlement fixe les étapes de la profession. Il stipule que tous les employés du papier sont exemptés de la taille et du logement des gens de guerre et de milice. Les veuves des maîtres en bénéficient aussi, cet avantage cessant en cas de remariage avec un non-papetier.

La formation et les coutumes.

L’apprentissage des fils de compagnons commence à 12 ans, dure quatre ans et fait l’objet d’un contrat. Il se prolonge souvent deux ou quatre ans, puis l’apprenti passe son Brevet d’apprentissage devant notaire et paye pour l’enregistrement du Brevet. Il est alors compagnon et doit encore rester quatre ans chez le même maître. Certains maîtres-papetiers envoient leurs fils en apprentissage à Lyon ou à Paris.  

 

Pour devenir maître-papetier, le compagnon doit présenter son chef-d’œuvre et son Brevet devant un jury composé de « gardes » et d’anciens maîtres. Il doit maîtriser toutes les phases de la fabrication et reconnaître toutes les sortes de papier. Il prête ensuite serment devant les juges des manufactures. Un maître-papetier doit transmettre son moulin à ses fils ou à ses gendres, pour conserver les secrets et les techniques, ainsi que les biens. Ceci explique l’endogamie fréquente et les unions souvent arrangées. Le maître est tenu de nourrir ses ouvriers et de loger les célibataires. Outre leurs usages, leurs privilèges, leurs fêtes, leurs chansons,              

« Si le roi savait

La vie que nous menons

Quitterait son palais

Se ferait compagnon »

 

ils conservaient jalousement leurs secrets de fabrication (durée des étapes successives, température de l’eau, composition de la colle), leurs horaires de travail très particuliers (minuit à midi pour les hommes, 5 heures du matin à 5 heures du soir pour les femmes). Le travail de nuit propice aux secrets leur laissait aussi du temps pour s’occuper du jardin et des bêtes, afin de produire la nourriture de la maisonnée et des ouvriers.

Bien que n’ayant jamais formé une corporation, les compagnons-papetiers faisaient leur tour de France et étaient regroupés en Confréries antérieures aux corporations. Ces Confréries charitables avaient pour mission de secourir les miséreux et d’enterrer les morts, mais aussi de réorganiser la profession. Saint Roch était le patron des papetiers de Marsac, la Forie et Job. Les Pénitents Blancs de Marsac faisaient des processions nocturnes, vêtus et cagoulés de blanc. La chapelle romane du 12e siècle abrita la Société Gonfalonis des Pénitents Blancs de 1640 à 1903. Aujourd’hui transformée en musée, elle conserve leur mémoire, les objets à leur usage et les noms de ses derniers membres. A Ambert, leur Confrérie était rattachée aux Pénitents Noirs. Ils assistaient à la messe dominicale dans leur chapelle en face de l’église St-Jean, ce qui entraîna des tensions avec le curé d’Ambert. Cette chapelle s’étant écroulée en 1870, l’église St-Jean les accueillit, une chapelle étant dédiée à Saint Pierre leur patron. Les papetiers défilaient en ville le 29 juin, jour de la Saint Pierre, revêtus du tablier blanc, insigne de leur profession.

La coutume voulait que, lorsqu’un papetier cherchant de l’ouvrage passait dans un moulin (pas plus d’une fois l’an), le maître devait donner 10 sous, chaque ouvrier 2 sous. Qu’il ait travaillé ou non, le papetier rentrait chez lui avec un pécule, faisant mentir l’adage « pierre qui roule n’amasse pas mousse ». La main-d’œuvre locale étant abondante, le maître fournissait rarement du travail au compagnon de passage. Les ouvriers sédentaires finirent par refuser de se conformer à cet usage qui pouvait leur faire perdre la moitié de leur salaire.

        

Les ennemis du papetier.

 

- L’incendie assez fréquent, toujours catastrophique, peut entraîner la faillite. En 1709 le moulin de Gourbeyre est détruit. On lit dans le livre de raison de Louis Richard : « Chez Joubert ont été incendiés le 12e décembre de l’année 1754 ; le feu fut mis par un enfant au papier aux étendoirs ». La perte se monte à 12.000 livres. Quelques mois plus tard, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1755, c’est le moulin de Claude Coerchon à Noirat qui part en fumée. Vers 1835, un incendie s’est déclaré au moulin du Prélat, interrompant la production.

 

- Le manque d’eau pour faire tourner la roue du moulin, l’été en particulier, mais aussi durant les hivers rigoureux :  « Au commencement de l’année 1766 il a fait un grand froid qui a duré deux mois. Nos moulins ont été arrêtés par les grandes glaces ».

 

- Les crues des ruisseaux transformés en torrents, plus rares, peuvent tout dévaster sur leur passage :

 « Le 21e août 1768, dimanche de St Roch, il y eut une inondation considérable qui abattit les bâtiments du Petit-Vimal à Valeyre entraînant les cuves et les moulins ». Pluie et grêle d’une rare violence font gonfler le ruisseau de Valeyre, endommageant aussi les moulins de Noirat, Valeyre, Taboulet, Escalon.

 

- Les taxes nombreuses qui grèvent le prix du papier. Au 16e siècle, les terriers montrent que les droits d’eau exigés par les seigneurs locaux étaient modiques ainsi que le cens dû pour les moulins. Mais au 17e siècle de nouvelles taxes apparaissent : en 1632 un droit de marque de 18 deniers par rame (contrôlé par les marqueurs-visiteurs) pour financer la Guerre de Trente Ans. Supprimé en 1648, il est rétabli 5 ans plus tard. A partir de 1704, le droit passe à 5 sols par rame, puis à 10 sols pour le « raisin double » et les formats supérieurs en 1705, 20 sols en 1713 (Guerre de Succession d’Espagne). D’où un manque à gagner de 1000 à 1200 livres par an et par cuve, soit la moitié des bénéfices pour les moyens formats, et un travail à perte pour les petits formats. Il faut y ajouter le fait que les exportations vers l’Espagne, l’Angleterre, la Hollande, l’Allemagne et l’Italie sont pratiquement arrêtées.

 

- Les guerres. En 1577, la prise d’Ambert par le capitaine Merle, chef de bande protestant, puis le siège de la ville par les catholiques, entraînent la destruction et la ruine de nombreux moulins à papier. La ville est encore assiégée en 1590, 1592 et 1597. Le dernier quart du 16e siècle voit le départ de certaines familles vers le Roannais (Jehan Marcheval, papetier d’Ambert, à présent demeurant à Renaison en Roannais en 1575), à Beaujeu (Jehan Goton en 1586), à Lamure sur Azergues (Jacques Grivel et Pierre Richard).

 

Les guerres entraînent une augmentation des impôts royaux (multipliés par six entre 1600 et 1650). En 1671, après avoir interdit l’importation des papiers français dans leur pays, les Hollandais mettent au point des cylindres broyeurs qui s’adaptent aux moulins à vent pour créer de nouvelles papeteries. ( Zaandam, alors banlieue d’Amsterdam ). La succession des conflits à la fin du règne de Louis XIV, catastrophique pour l’industrie papetière, empêche l’exportation. Famines et épidémies de 1693-1694 et 1709-1710 viennent aggraver la situation.

 

Les métiers associés.

Outre les chiffonniers dont nous avons déjà parlé et les formaires qui fabriquaient et réparaient les formes, les charpentiers étaient indispensables pour la bonne marche du moulin. En effet, les réparations étaient fréquentes et les roues devaient être refaites tous les 4 ou 5 ans. Le bois abondant ne coûtait pas très cher, par contre le métal indispensable à la bonne marche du moulin représentait une part non négligeable des dépenses. Il suffisait d’ôter les ferrements des maillets pour arrêter la production d’un moulin. Les charbonniers fournissaient le charbon de bois utilisé pour chauffer la pâte. Quant aux muletiers qui transportaient les ballots de papier (les routes n’existaient pas, seulement des chemins muletiers), ils pouvaient aussi transporter au retour des balles de chiffons venant d’autres régions ou l’alun nécessaire à la fabrication.

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VII. Les moulins à papier qui tournent encore en France

 

Les rares moulins à l’ancienne toujours en activité sont des musées vivants.

 

Dans le Livradois, le moulin Richard-de-Bas a retrouvé sa fonction en 1943 sous l’impulsion de Marius Péraudeau et de l’association de la Feuille Blanche. En 1950, il accueillait 600 visiteurs, leur nombre est passé à cent mille en 1990. Il a été classé Monument historique en 1983. L’originalité de sa production consiste dans les inclusions diverses expérimentées en 1948 : laine, soie, craie, copeaux, particules métalliques, mais surtout pétales de fleurs, fougères et graminées. Ce papier décoré est utilisé pour fabriquer des menus, des faire-part de mariage, de naissance, même des abats-jour.

 

Depuis peu, un chemin des papetiers passant par le moulin Richard-de-Bas a été balisé dans les environs d’Ambert. Il permet, en partant de Valeyre, de voir le Petit Vimal joliment restauré, Nouara, Grivel, Laga, Longechaud, Richard de Bas et Ribeyre.

 

En Savoie, dans la région de Chambéry, le moulin de la Tourne à St-André Les Marches, a la particularité de posséder une cuve provenant d’un moulin du Livradois, et d’être environné de vignes. Nous l’avons visité deux fois.

 

Dans le Morbihan, le moulin de Pen-Mur à 25 km de Vannes est un ancien moulin à blé construit au 15e siècle, qui appartenait à François II, père de la Duchesse Anne. Transformé en moulin à papier au 20e siècle, le papier chiffon fabriqué est destiné aux « Editions de Pen-Mur ». Laissé un temps à l’abandon, il a été restauré en 1986 par un ancien charpentier de moulin. Nous l’avons visité en 2001.

 

Ces moulins produisent des papiers recherchés pour les éditions rares : gravures sur bois qui nécessitent un papier pur chiffon, taille douce pour laquelle il faut un papier chiffon à fibres longues, eaux-fortes tirées sur vélin ou sur vergé, etc… Le coût du papier à lui seul peut alors atteindre jusqu’à 60% des frais d’édition.

 

Si le musée Vidalon à Davézieux en Ardèche, proche d’Annonay, renferme les souvenirs des frères Montgolfier, c’est aussi une importante papeterie où l’on peut voir d’impressionnantes machines. L’utilisation des nouvelles techniques a permis de s’adapter et de traverser les siècles sans dommages. Devenue Papeterie Canson et Montgolfier à la suite du mariage d’une fille d’Etienne Montgolfier avec le baron de la Lombardière de Canson, sa production est bien connue des écoliers.

 

Le moulin Vallis Clausa près de la Fontaine de Vaucluse, sur la Sorgue, perpétue plus de quatre siècles et demi de tradition papetière. On y célébrait déjà la fête des papetiers en 1654. Marius Péraudeau, fondateur et conservateur du moulin Richard-de-Bas, est à l’origine de sa renaissance en 1973. Le site chanté par Pétrarque vaut le détour, nous l’avons découvert en juin 2004, et vu fabriquer du papier à la feuille parsemé de violettes.

 

Le moulin du Verger à Puymoyen, à 10 km d’Angoulême, a une production variée et ses papiers sont très demandés par les Instituts de restauration, les bibliothèques et les éditeurs de livres rares pour la reproduction de gravures. Contrairement aux précédents, nous ne l’avons pas visité.

 

Enfin, la France possède une école française de la papeterie qui fait partie de l’Institut Polytechnique de Grenoble. Créée en 1907, elle forme des ingénieurs.

 

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VIII. Conclusion

 

   Pour terminer sur une note poétique, voici quelques extraits du livre « Dans l’herbe des trois vallées » écrit en 1927 par Henri Pourrat.

 

    « Plus encore qu’à Nouara, à la Freydière, le vrai château des papetiers, des Dupuy de la Grand’rive, on sent cette mort aussi pesante qu’une défaite… Raccourci comme un aristocrate, le pavillon est resté à peu près debout, mais si dégradé, dans le désordre affreux de l’abandon… A l’étage, c’est la belle chambre pavée d’un carreau rose à six pans. Là, tout est peint d’un blanc passé, les boiseries, l’énorme bibliothèque en bahut et vitrines, et, garni d’un baldaquin et d’un rideau de serge, l’étrange lit-placard fait comme une boîte. Un flambeau à quinquet traîne sur la table près d’un monceau d’habits, de gilets brodés. Des vieux papiers, des vieux bouquins ; des formes de papetier appuyées à la muraille…

    Le vent est vieux, les soirs, dans les collines, et corne aux oreilles de vieilles histoires. Au tournant montant du chemin, un rayon jaune se promène sur la muraille dégradée. Dans l’herbe des trois vallées quelques moulins battent encore de leurs pilons la pâte de chiffe lavée par l’eau courante. S’affaisseront-ils un soir sur leurs épais caveaux sans que les vents qui soufflent dans les galetas de sapin aient su les enlever et les emporter en paradis ? »

 

                                       Le moulin de la Vigne, à Marsac

 

Annexe : exemple de bail d’assance entre papetiers

 

   Voici un résumé d’un acte notarié du cinq janvier 1695 concernant deux de mes ancêtres, Claude Clouvet et Claude Begon : il s’agit du bail d’assance des moulins de la Vigne et la Frédière pour quatre ans à partir du 1er avril 1695 aux Sieurs Claude Clouvet et Claude Begon son gendre, maîtres papetiers de « la Faurie » de Job, par Me Jean Colombier, marchand bourgeois habitant en sa maison de Barolz, paroisse de Grandrif, et Me Damien Colombier son frère, des moulins à faire et fabriquer papier appelés de la Vigne et la Frédière, composés de 5 roues avec leurs chapèbres, cuves, presses en bon état, 2 chaudières bâties dans la muraille, moyennant la somme de 500 livres par an, payables de 3 en 3 mois… Lesdits Clouvet et Begon preneurs seront tenus de rendre lesdits molins au même état qu’ils les prendront. Les réparations nécessaires seront faites comme accoutumé entre propriétaires et tenanciers. Il a été convenu que tous les papiers qu’ils fabriqueront seront travaillés à la marque desdits Sieurs Colombier et à celle desdits preneurs, suivant les formes délivrées par lesdits bailleurs. Ceux-ci seront tenus de prendre tous les papiers « pourveu qu’ilz soyent bien et deuement colés et apprestés et des sortes  poids et grandeurs que lesdits Sieurs Colombiers leurs auront ordonné qu’ils payeront ou tiendront en compte ausdits preneurs a raison de 4 solz 6 deniers la livre tant du fin, moyen que bulles pris dans les molins ; et au cas que lesdits preneurs fassent du papier qui ne soit pas bien et deuement appresté et collé, ni du poids ordonné, le rabais en sera faict par deux amis communs ; et pour la fabriquation… les Sieurs Colombier seront tenus de fournir ausdits preneurs tous les vieux linges venant de Lyon qu’ilz prendront selon les lettres de voyeure et qui seront comptés a raison de 8 livres le quintal, et la colle a raison de 12 livres 10 solz aussy le quintal, pesée au poidz desdits molins ... lesquelles sommes les sieurs Colombier feront ausdits preneurs jusques à concurance de la somme de 10.000 livres pendant le présent bail sans aucun intérêtz, recognoissant lesdits preneurs avoir déjà reçu dudit Colombier ladite somme en deniers effectifz ou marchandizes qu’ilz promettent de rendre en fin du présent bail. Le blé soigle nécessaire ausdits preneurs leur sera fourny par lesdits sieurs Colombier lequel leur sera payé … ce qu’il vaudra à la grenette d’Ambert à la St Martin d’hiver… de toutes les susdites fournitures, pris d’assance, réception de papier ou autres choses les parties seront tenues d’en venir à compter de trois mois en trois mois… Seront tenus les sieurs Colombier… de les indempnizer des cens, tailhes et autres impozitions cottizés pour raison d’iceux…. Il sera loisible à l’une ou à l’autre des parties d’interrompre le bail dans 2 ans et non plutôt en s‘avertissant 4 mois auparavant ».

Jean-Joseph Colombier fera faillite en 1703 avec un passif de 26.000 livres. Claude Clouvet décédera papetier à La Vigne en 1720, âgé de 80 ans, Claude Begon son gendre y étant mort en 1711.

 

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IX. Bibliographie.

Histoire de la papeterie livradoise, de Michel Boy. (Hors-série n°27 des Chroniques Historiques du Livradois-Forez, publié par le GRAHLF, 1995).

 

Le livre de raison du maître-papetier Louis Richard (1720-1771). Texte et commentaire de Thierry Remuzon et Michel Boy. (Hors-série n°17 des Chroniques Historiques d'Ambert et de son arrondissement, publié par le GRAHLF, 1991).

 

Encyclopédie Diderot et d'Alembert, les métiers du livre, (réédité en fascicules en 1994).

 

Les moulins à papier et les anciens papetiers d’Auvergne, de Jean-Louis Boithias et Corinne Mondin, (épuisé, consultable à la Bibliothèque Mazarine, à Paris).

 

Les machines à papier de l’arrondissement d’Ambert. Une mutation avortée (XIXe-XXe siècles), par Jean-Louis Boithias, (1997 in Bulletin Historique et Scientifique de l’Auvergne n° 98, Académie Scientifique, des Belles-lettres et des Arts).  

 

Nouara, chroniques d’un antique village papetier, de Claude Dravaine (paru aux éditions Bossard en 1927, réédité en 1986 aux Editions Aux Amoureux de Science).

 

Dans l'herbe des trois vallées, de Henri Pourrat (édité en 1945, réédité en 1987 chez Albin-Michel).

 

Les Montgolfier, de Jean Anglade (Editions Perrin).

 

Les frères Montgolfier et l’invention de l’aéronautique, de Charles Coulston-Gillepsie (Acte Sud).

 

Papiers et moulins des origines à nos jours, de Marie-Ange Doizy et Pascal Fulacher (1989).

 

L'histoire du papier, de Christian Bouyer (Ed. Brepols, 1994).

 

Six siècles de papeterie savoyarde (Revue de l’Histoire en Savoie n° 119, paru en 1995). Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie

 

 

            Grille d’entrée du Prélat, seul moulin à papier de
               Chaumont-le-Bourg, sur le ruisseau de Baffie

 

Dans ce moulin à papier vécurent mes ancêtres Simon Jarsaillon et son fils Benoît. C’est là qu’est née en 1820 Marie-Magdeleine Jarsaillon, ma trisaïeule, fille de Benoît. Sur ce cliché pris en septembre 1999, le moulin était à l’abandon. Depuis, il a été réaménagé et utilisé par une entreprise de pisciculture.

 

Nicole Bienvenu, février 2005

 

 

* note concernant les familles papetières du Livradois, chapitre V.  Le livre de Michel Boy qui a servi de source à l'auteur pour cette partie mentionne effectivement Reyrolle alias Aussedat. Ce qui est surprenant car les Reyrolle étaient alors maître papetiers tandis que les Aussedat ou plutôt Ossedat n'étaient encore que laboureurs et compagnons. Ils ne deviendront maîtres papetiers qu'à leur arrivée en Savoie en 1785   Aucune alliance familiale entre les deux familles n'est aujourd'hui connue. Une investigation auprès de Michel Boy permettra de vérifier quel était pour lui le sens de cette phrase.

Alain Aussedat juin 2008

 

 

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